Jack-Alain Léger ne semble connaître du livre que le papier


et il va se faire rouler dans la farine numérique


XIV Jack-Alain Léger

Jack-Alain Léger, connu depuis son entrée "fracassante" dans le monde des lettres en 1976, avec "Monsignore", chez Robert Laffont : trois cent mille exemplaires, adaptation au cinéma, traduction en vingt-trois langues, ne figure pourtant pas parmi nos stars de Saint-Germain-des-Prés. Ses livres suivants ne parvinrent jamais à renouveler le succès... et il semble l’avoir très mal vécu, tout en essayant de capter un peu de lumière, de revenus, en passant entre les mailles du filet...
"Ma vie (titre provisoire)", qu’il publia en juin 1997, n’est pas de l’auto-édition même si "Salvy éditeur" me le laissa croire ! Mais cette maison, dont le nom correspondait si bien à l’ouvrage, édite d’autres auteurs et semble avoir été créée par Gérard-Julien Salvy, un historien de l’art qui selon wikipédia 2012 serait connu pour "sa biographie du Caravage, ainsi que pour sa traduction annotée de l’ouvrage de Roberto Longhi consacré à ce peintre."
"Ma vie (titre provisoire)" résume cette chute dans la considération du milieu littéraire. Néanmoins, ou ironie des publications, au même moment, il réussissait une nouvelle percée, sous le pseudonyme masqué de Paul Smaïl, avec un nouveau best-seller "Vivre me tue". Le « témoignage d’un jeune beur » publié chez Balland était donc fictif, ce qui choqua certains, quand l’identité de l’auteur fut connue, en l’an 2000. Sûrement les critiques qu’il dépeignait dans son essai-vérité et qui ne l’aimaient pas... et se sont retrouvés à l’encenser pour son témoignage des difficultés d’insertion d’un jeune beur pourtant très diplômé ! J’imagine bien l’éditeur tentant de persuader les chers et honorables critiques de donner un coup de pouce à cette œuvre bouleversante, très gauche bien pensante...

"Ma vie (titre provisoire)" :
« J’ai su alors ce que peut nourrir de haine à l’endroit d’un écrivain uniquement écrivain la pègre des gens de lettres dont Balzac a si exactement dépeint les moeurs dans Illusions perdues, moeurs qui n’ont pas changé, si ce n’est en pire : vénalité, futilité, servilité.
J’avais perdu mes dernières illusions sur ce milieu dont les pratiques ressemblent tant à celles du Milieu : parasitages de la production, chantages à la protection, intimidations, etc. Publication de livres que l’éditeur juge médiocres ou invendables mais qu’il surpaie à des auteurs disposant d’un pouvoir quelconque dans les médias... (...) Fabrication par des nègres et des plagiaires d’une fausse littérature qui, comme la mauvaise monnaie, chasse la bonne... Calomnies et passages à tabac pour les rares francs-tireurs. « Nous avons les moyens de vous faire taire définitivement ! » me dit, sans rire, un critique, par ailleurs employé d’une maison d’édition et juré de plusieurs prix littéraires auquel j’ai eu le malheur de déplaire. Je n’étais d’aucune coterie, détestant ces douteuses solidarités fondées sur des affinités sexuelles, politiques ou alcooliques, voir une simple promiscuité au marbre d’un journal ou à la table ovale d’un comité de lecture ; j’étais puni. On me faisait payer cher de n’avoir jamais eu de « parrain ». »

« Hé bien ! La guerre continue, la guerre pour trouver ce minimum de paix nécessaire, un éditeur, un contrat, de quoi tenir encore quelques mois. J’en suis là. »

Signer un contrat, empocher un à-valoir, si modeste soit-il, écrire sur commande tout et n’importe quoi. Face aux auteurs en grandes difficultés quotidiennes, les éditeurs apparaissent comme des mastodontes financiers. Dix pages plus tôt, l’auteur notait « où se situe la ligne de partage entre le compromis acceptable et l’inadmissible compromission ? »

Jack-Alain Léger figure donc dans la liste de ces auteurs qui auraient pu essayer de gagner à la grande loterie du livre numérique sous pseudo (il semblait, malgré son dégoût des pratiques, ne pas vouloir se couper de ce milieu). Publier sous son nom et sous pseudo, j’ai également tenté. Dans l’indépendance, sans soutien médiatique, les problèmes s’ajoutent plutôt que les chances ! Certes, je pourrais me satisfaire d’un résultat moins catastrophique en quelques mois de numérique qu’en deux décennies de papier invisible. Mais la révolution, c’est autre chose ! Suis-je capable d’écrire le livre de la Révolution numérique ? Le témoignage, l’analyse, qui passera au-dessus des têtes des installés pour toucher le grand public ? Tandis que j’écoutais Kader, ce questionnement revenait régulièrement avec l’impression d’avoir devant moi la clé principale, celle qui ouvrirait la bonne serrure. Oui, Kader fut presque l’homme de la Révolution Numérique, comme Stéphane Hessel, les deux sans vraiment le vouloir, le vieil homme l’aurait d’ailleurs été si le Kindle avait débarqué un an plus tôt mais le vrai lauréat, celui qui marquera l’époque... je me prenais à rêver d’un texte choc. Pas forcément long. Dont le titre constituerait un déclic. Trouver le titre...

En mars 2013, alors que tout cela est fini mais que je n’ai toujours pas publié, j’entends sur France-Inter une rediffusion d’une émission de février 2012, où le célébrissime François Busnel recevait notre Jack-Alain Léger, alors 65 ans, une quarantaine de livres au compteur et « dans une grande période de dépression. »

Après avoir publié chez Christian Bourgois, Flammarion, Grasset, Laffont, Julliard, Gallimard, Mercure de France, Denoël, Stock, "Zanzaro circus" sortait chez "L’Éditeur", maison née en janvier 2011 « à l’initiative d’Olivier Bardolle » avec « un bon accueil, ça devrait suffire mais ça ne suffit pas... je ne retrouve pas l’élan qui me fait écrire.» Un livre peu distribué, l’homme de "la grande librairie" semblant très modérément apprécier la conclusion de l’auteur renvoyant à Amazon... où les 200 pages sont vendues 15 euros 20 pour un prix public à 16 euros. Aucune version numérique.
Selon le monsieur de "Le grand entretien" : « itinéraire d’un écrivain qui n’a plus d’éditeur, l’histoire d’un rocker révolté underground qui n’a plus de label... »

La "carrière" est revisitée : 1976 : « une revanche extraordinaire car le livre avait été refusé chez Grasset »
1997 : « ça été formidable de voir tous ceux qui me crachaient dessus trouver ça génial, c’était une joie profonde. »

« - Pourquoi avez-vous fait ce coup à la Gary - Ajar ?
- Je fais pas les choses en les pensant longtemps, c’est comme ça, ça arrive un matin, tiens je vais écrire ça... »

Grasset ? FB cite « le 61 rue des Saint-Pères, c’est le Kremlin sous Staline, c’est le Vatican sous les Borgia », modéré au micro par l’auteur : « ce sont des colères et quand on est en colère on ne contrôle plus ce que l’on dit. »

La musique, les albums "La Devanture des ivresses" sous le nom de Melmoth en 1968.
Un album consacré par le grand prix de l’académie Charles-Cros. Pourtant un échec.
« - Le métier l’a refusé, c’était un petit label qui était distribué par l’énorme multinationale qu’est CBS et CBS a demandé à écouter les paroles une fois que j’ai eu le prix. Ils ont été tellement horrifiés qu’ils l’ont fait retirer des bacs et qu’ils ont annulé le disque.
- Dans quel état étiez-vous ?
- Fou de rage (...) on était au lendemain de 68 et il y a eu une sorte de reprise en main idéologique très forte, y compris des médias... au lendemain de 68 il fallait que plus rien ne dépasse. »

Puis "Obsolete" sous le nom de Dashiell Hedayat en 1971, avec l’envoûtant "Chrysler." Album acheté sur Priceminister, remis en vente la semaine suivante.

Son "approche littéraire" avec des citations insérées sans guillemets : « écrire c’est dialoguer avec tout le reste de la littérature (Busnel intervient avec « expliquez ça à un avocat, il vous dira que ça s’appelle plagier ») Non dialoguer... J’écris parce qu’il y a eu des écrivains, j’écris pas parce que j’ai une peine de cœur ou que j’ai envie de changer le monde. J’écris parce qu’il y eut de la littérature. Malraux disait "Cézanne ne peint pas des pommes parce que y a des pommes mais parce qu’il y a eu des peintres avant qui ont peint des pommes. C’est la même chose. J’écris parce que Balzac, parce que Stendhal, parce que Proust. »

J’ai également l’impression de dialoguer avec mes prédécesseurs.

En avril je le découvre dans la première base "Relire" des "indisponibles" dont les éditeurs vont pouvoir récupérer sans signature des auteurs les droits numériques qui appartiennent pourtant à ces auteurs qui doivent réagir sous six mois pour éviter l’engrenage... Grand cadeau des parlementaires. Je publie alors un court texte pour lequel je pourrais également répondre à monsieur Busnel « Je fais pas les choses en les pensant longtemps, c’est comme ça, ça arrive un matin, tiens je vais écrire ça... » : "Alertez Jack-Alain Léger !", en partant d’un parallèle entre le cri "Alertez les bébés !" de Jacques Higelin, son album de 1976 avec le succulent, inoubliable et toujours actuel "Aujourd’hui la crise !" et le "Monsignore" indisponible et sur lequel le fric à se faire semble correct, avec des miettes que l’écrivain sera prié de réclamer à la Sofia, la bien nommée...

Indisponible : Autoportrait au loup (que François Busnel venait de lire)
Flammarion - 1982

Indisponible : Les souliers rouges de la duchesse
F. Bourin - 1992

Indisponible : La gloire est le deuil éclatant du bonheur : quasi un romanzo
Julliard - 1995

Indisponible : Capriccio
Julliard - 1995

Indisponible : Selva oscura
Julliard - 1995

Indisponible : Le duo du II - théâtre
Dumerchez - 1992

Indisponible : Monsignore
R. Laffont - 1976

Indisponible : Monsignore II
R. Laffont - 1981

Huit titres auxquels il convient d’ajouter "Jeux d’intérieur au bord de l’océan" publié sous le nom de Dashiell Hedayat chez C. Bourgois en 1979. Mais également "Prima Donna : roman" publié sous "Eve Saint-Roch" chez Stock en 1988. Wikipédia qui prétend tout savoir note « Édition intégralement pilonnée par l’éditeur. » Mais visiblement après dépôt légal !

Sur Amazon versant Boutique Kindle, uniquement deux réponses pour Jack-Alain Léger :
- Mon premier amour à 5,49 euros. Un livre disponible en poche, 185 pages à 7,12 euros. Editeur : Grasset (1 janvier 1978) ;
- Un ciel si fragile (1 juin 1976), 7,99 euros. Disponible en poche, Folio : 320 pages à 7,69 euros.
Soit moins cher que la version numérique, après la réduction Amazon de 5% sur le prix public de 8,10 euros ! Editeur : Gallimard (12 septembre 1989). Le format broché reste disponible à 9,69 (prix public 10,20), 333 pages de chez Grasset (1 juin 1976).


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